Interview diffusée dans l'émission « L'Accord Parfait » du 11/03/2025. Pour ceux et celles qui seraient tombé(e)s sur cette page via un moteur de recherche, la page de l'émission est https://laccordparfait.pbechoux.be/. L'émission est disponible à la réécoute sur le site de la radio : https://www.radioara.org/show/laccord-parfait/.

Pascal Bechoux :
Je reçois, dans « L'Accord Parfait », Jérôme Didelot du groupe Orwell. Je vous en ai déjà parlé à maintes reprises, notamment pour son projet « Acoustic Post-Punk Association », avec Thierry Bellia. J’avais d’ailleurs fait une émission spéciale en diffusant quelques groupes dont ils ont réalisé des reprises.
Aujourd'hui, je reçois Jérôme principalement pour la sortie du six-titres « Simple Minded » de son projet Orwell.
Bonjour Jérôme.

Jérôme Didelot :
Bonjour Pascal, bonjour à tous, et merci pour l'invitation.

Pascal Bechoux :
Orwell, c'est un groupe qui, au départ, a été créé comme groupe ou c’est le groupe de Jérôme Didelot ?

Jérôme Didelot :
Effectivement, Orwell, au tout départ, c'est un vieux groupe puisque nous avons commencé à peu près en 2000. C'était un trio composé de Thierry Bellia, Alexandre Longo et moi-même. Et puis, les deux premiers ont construit leurs projets parallèlement à Orwell, qu'ils ont concrétisés quelques années plus tard : Variety Lab pour Thierry et Cascadeur pour Alexandre. A ce moment, je ne savais pas trop quoi faire. Je ne savais pas si continuer sous mon nom ou sous le nom d'Orwell. Et cela me semblait plus logique de continuer sous le nom d'Orwell, mais en envisageant le projet non plus comme un groupe à géométrie fixe, mais plutôt comme un groupe à géométrie variable, une espèce de maison aux portes ouvertes où les gens entrent et sortent à leur guise. D'ailleurs, Thierry et Alexandre font toujours partie de la famille et interviennent encore sur les albums.

Pascal Bechoux :
En 2024, tu sors le 6 titres « Simple Minded » qui sont six reprises du groupe Simple Minds. Tu reviens au départ au niveau du nom du groupe, puisqu'en fait le nom de Simple Minds vient de la chanson de David Bowie, "Jean Genie". Il dit "He's so simple minded". Donc, toi tu as repris le nom « original », qu'ils n'ont pas pris...

Jérôme Didelot :
Exactement.

Pascal Bechoux :
D'où est venue cette envie de faire six titres dédiés à Simple Minds ?

Jérôme Didelot :
C'est un mélange d'impressions et de réflexions. Déjà à la base, très honnêtement, c'est un groupe qui a beaucoup compté pour moi. C'est marrant parce que je suis tombé sur une interview du chanteur des Manic Street Preachers, un groupe que je n'ai jamais trop écouté. Mais on a visiblement un rapport très identique au groupe Simple Minds. En effet, il dit qu'il était obsédé par ce groupe jusqu'à Sparkle in the Rain. Et après, il a un peu perdu son objet fétiche parce qu'ils sont devenus très gros, ils sont devenus autre chose. Et c'est exactement pareil pour moi. Et je pense que si j'ai décidé d'y revenir au bout de plus de 25 ans de pratique musicale où je me suis aguerri, où j'ai écouté et j'ai tenté d'écrire des choses de plus en plus sophistiquées, d'écouter des songwriters très talentueux, très aventureux, qui poussaient très loin l'arrangement, la science de la mélodie... Alors que Simple Minds, au début, c'est assez brut. Je me disais : « Pourquoi je n'arrive pas à me détacher de cette musique qui me fascinait adolescent alors que je suis devenu autre chose ? ». Mais parce que je pense qu'il y a une alchimie vraiment très unique dans ce groupe à ses débuts. Et notamment, je pense que ça vient du fait qu'il n'y avait pas de songwriter attitré et que tout émergeait dans un travail collectif assez surprenant, rétrospectivement. Et je pense qu'il y a des morceaux qui sont un peu nés de nulle part comme ça. C'est-à-dire que moi, en tant que songwriter, ce que je tente d'être, je me mets derrière un piano, derrière une guitare, j'attends qu'une suite d'accords, une mélodie, me tombe dessus. Là, je ne sais pas d'où ça tombe. Ça ne peut venir que de l'association de différentes personnalités qui construisent un truc ensemble. C'est à ça que j'ai voulu rendre hommage en reprenant ces chansons. Et aussi parce que ce sont des chansons qui m'ont beaucoup accompagné depuis cette époque.

J'ai fait tout cela très rapidement parce que le dernier album officiel d'Orwell est sorti en mars 2020. C'était un timing parfait, en plein Covid ! Après, je suis entré dans une phase un peu récréative.

Il y a eu d'abord un projet qui s'appelle Son Parapluie, dont je ne suis pas l'initiateur. J'avais été sollicité par un micro-label américain qui avait l'idée que j'écrive des chansons et qu'elles soient chantées par Isobel Campbell, de Belle and Sebastian, qui a ensuite enregistré des disques avec Mark Lanegan. J'ai fait les maquettes et je les ai envoyées sans trop y croire. Puis cela a fonctionné. J'étais content, mais cela m'a pris pas mal de temps parce qu'il a fallu enregistrer les morceaux, les arranger. Je suis allé les enregistrer en Grande-Bretagne. À la suite de la sortie du disque, nous avons été invités aux Transmusicales de Rennes l'année suivante. Mais le groupe n'existait pas, donc il a fallu monter une version scénique. Malheureusement, cela a été un one-shot. Nous n'avons fait qu'une seule représentation, sans Isobel Campbell qui n'était pas disponible. Nous avons donc pris la chanteuse française Armelle Pioline, de Holden et SuperBravo. C'était une très belle expérience, mais malheureusement éphémère.

Puis je me suis dit : « Je vais me remettre à Orwell. »

Cette envie de faire Simple Minded m'est venue en lisant un livre. C'est une biographie de Simple Minds qui réhabilite vraiment les premières années du groupe et qui essaie de comprendre ce qui se passait dans cette formation si exaltante. Quand je l'ai lu, je me suis dit : « Mais bien sûr ! » Et j'ai eu envie d'enregistrer ces reprises.

Pascal Bechoux :
Il y a quand même, dès 2010, une chanson qui est reprise plus ou moins telle quelle sur ce six-titres : Speed Your Love to Me.

Jérôme Didelot :
C'est vrai. J'avais déjà enregistré Speed Your Love to Me en 2010 dans le cadre d'un autre projet collaboratif que j'avais monté avec le chanteur Hugo Chastanet. Nous nous étions répartis les chansons et, en fait, nous bloquions tous les deux un peu sur les années 80. Je lui avais dit : « Tiens, 2010, cela fait trente ans. ». Nous avons donc réalisé un EP intitulé « 80's Are 30 ». Nous avions choisi cinq titres, dont déjà ce morceau de Simple Minds. Mais Speed Your Love to Me, je l'avais enregistré tout seul.

Pascal Bechoux :
Et donc là, tu l'as remis tel quel sur le six-titres ?

Jérôme Didelot :
Elle a été un peu « pimpée ». Il y a notamment une voix additionnelle d'une jeune chanteuse qui s'appelle Anthea Faure-Pouget. Sur l'enregistrement original, il y avait Kirsty MacColl, malheureusement décédée depuis. C'était une chanteuse folk britannique qui était également la compagne du producteur de l'album, Steve Lillywhite.

Pascal Bechoux :
Comment s'est fait le choix des morceaux ? Est-ce que tu en as enregistré davantage ? Ou étais-tu fixé sur ces six titres ?

Jérôme Didelot :
Ça s'est fait un peu par hasard. J'ai essayé de trouver des morceaux auxquels je pensais pouvoir apporter quelque chose en les rhabillant, en les arrangeant différemment.

Je suis particulièrement content du premier titre, 20th Century Promised Land, qui est un morceau assez rêche, un peu progressif, assez brutal, parfois même difficile à écouter. Mais j'ai toujours trouvé son refrain extrêmement émouvant, avec une forme de tension très particulière. J'en ai fait un arrangement un peu plus jazzy et j'en suis très satisfait.

L'idée était donc de me demander ce que je pouvais apporter personnellement à chaque chanson choisie.

Pascal Bechoux :
Tu es parti de cette idée-là et tu es arrivé à six morceaux. Tu ne t'étais pas fixé un objectif précis : quatre, six, huit ou dix titres ?

Jérôme Didelot :
Non. Six morceaux, ça fait déjà un mini-album. J'aurais aimé en faire davantage, mais cela demande quand même beaucoup de moyens. C'était un projet plutôt récréatif. Et puis cela faisait déjà plusieurs années que je n'avais rien sorti sous le nom d'Orwell. J'ai actuellement des chansons que j'ai très envie de finaliser. Donc c'était aussi une manière de clore ce chapitre et de passer plus facilement à autre chose.

Pascal Bechoux :
Ce n'est donc pas un projet destiné à être défendu sur scène ?

Jérôme Didelot :
Non, il n'en a jamais été question.

Pascal Bechoux :
Tu reprends des morceaux qui couvrent la période allant du quatrième au septième album de Simple Minds. As-tu continué à suivre le groupe ensuite, ou les as-tu un peu perdus de vue lorsqu'ils ont changé de style ?

Jérôme Didelot :
C'était compliqué. J'avais quinze ans lorsqu'ils ont sorti « Don't You (Forget About Me) », qui marque un peu un tournant puisque ce n'est pas une chanson écrite par eux. J'ai essayé de me persuader que j'aimais bien, mais je crois que ce n'était pas vraiment le cas.

Ensuite, il y a eu « Once Upon a Time », qui contient certains de leurs plus gros succès. J'ai continué à écouter, mais sans grande conviction.

Après, il y a eu « Street Fighting Years », sur lequel il reste encore de très belles choses. Puis, progressivement, mon intérêt s'est dilué.

Pascal Bechoux :
Tu as donc cessé de les suivre à partir d'un certain moment, mais leurs premiers albums restent profondément ancrés en toi.

Jérôme Didelot :
Bien sûr. C'est étonnant d'ailleurs parce que cela ne se ressent pas forcément dans la musique que je fais aujourd'hui, alors que ce sont des disques que j'écoute encore régulièrement.

Pascal Bechoux :
Les années 80, que vous revisitez également avec « Acoustic Post-Punk Association », ne se retrouvent pourtant pas directement dans le son d'Orwell.

Jérôme Didelot :
Pas du tout. D'ailleurs, c'est aussi pour cela que nous jouons ces chansons sous un jour nouveau.

C'est amusant que tout cela soit arrivé au même moment. Pendant que j'enregistrais Simple Minded, un ami commun à Thierry Bellia et moi ouvrait un club rock à Longwy. Cette personne avait été, en quelque sorte, le dernier manager du groupe The Opposition, très connu dans la scène New Wave en France. J'avais assisté à plusieurs de leurs concerts lorsque j'étais adolescent, et c'était incroyable. Pour l'ouverture du club, il nous a demandé si nous voulions jouer quelques reprises. C'est ainsi qu'est né « Acoustic Post-Punk Association ».

Le hasard a voulu que cela coïncide avec l'enregistrement des morceaux de Simple Minds. Je me suis donc retrouvé complètement replongé dans les années 80.

Nous avons repris du Simple Minds, bien sûr, mais aussi The Opposition, The Sound, Felt, Depeche Mode, The Cure et d'autres groupes plus obscurs.

À l'origine, c'était vraiment un projet monté pour s'amuser. Mais à chaque fois que nous jouons, on nous propose de nouvelles dates. Nous sommes donc finalement assez occupés avec « Acoustic Post-Punk Association ».

Pascal Bechoux :
Il y a eu également un single sorti au Japon en 2017 dans la série Paris Tokyo Single Club. Orwell y figurait avec le titre Troubles Fêtes.

Y a-t-il une véritable base de fans d'Orwell au Japon ?

Jérôme Didelot :
Nous avons eu la chance de sortir des disques au Japon depuis les débuts d'Orwell. Au début des années 2000, il y a eu un petit engouement. Nous étions sur un label indépendant avant de rejoindre un label plus important. Nous n'avons malheureusement pas vendu suffisamment de disques pour poursuivre durablement l'aventure, mais nous avons gardé des contacts.

En 2015, nous avons retrouvé un label japonais pour une sortie ponctuelle, ce qui nous a permis d'aller y jouer pour la première fois.

Par la suite, j'ai été invité par l'Institut français. J'y ai donné plusieurs concerts, accompagné de musiciens japonais.

Depuis, j'y suis retourné plusieurs fois à titre personnel, mais j'arrive toujours à organiser un ou deux concerts grâce aux contacts conservés sur place.

Pascal Bechoux :
Orwell joue-t-il souvent sur scène ?

Jérôme Didelot :
Malheureusement non. Nous n'avons pas de tourneur et Orwell est un projet assez lourd à faire tourner. Avec les arrangements, nous jouons généralement à cinq musiciens. C'est une grosse machine pour un groupe qui reste relativement confidentiel.

Je réfléchis actuellement à des formules plus légères qui permettraient de jouer davantage, surtout avec les nouvelles chansons que je suis en train d'enregistrer.

Pascal Bechoux :
Quel est l'endroit le plus insolite où vous avez joué ?

Jérôme Didelot :
Probablement aux États-Unis. Lors de notre première tournée américaine, nous avons joué dans une sorte de magasin de brocante devant une quinzaine de personnes. C'était en 2003. Comme nous n'avions pas de visa de travail et que la tournée avait été montée à la dernière minute, nous avons emprunté les instruments des groupes locaux à chaque date. Chaque soir, nous jouions sur du matériel différent. Dans cette brocante, nous nous sommes retrouvés avec un vieil orgue, une vieille guitare et tout un ensemble d'instruments improbables. Finalement, nous avions un son complètement différent chaque soir, et c'était une expérience extraordinaire.

Pascal Bechoux :
Les sorties discographiques d'Orwell sont assez espacées. Que fais-tu entre deux albums ?

Jérôme Didelot :
J'essaie de récupérer l'argent que j'ai investi dans le précédent pour pouvoir en faire un autre ! C'est une demi-plaisanterie, mais il y a une part de vérité. Je fonctionne seul depuis une quinzaine d'années. Produire, sortir et promouvoir ses propres disques demande énormément d'énergie. Je n'enregistre un album que lorsque j'estime avoir suffisamment de bonnes chansons. Je peux jouer un morceau pendant deux ans sans jamais l'enregistrer. Certains tombent dans l'oubli, d'autres résistent au temps. Ce sont généralement ceux-là que je finis par enregistrer.

Pascal Bechoux :
Maintenant que tu as plus de vingt-cinq ans de carrière derrière toi, comment vois-tu l'évolution de l'industrie musicale avec notamment le streaming ?

Jérôme Didelot :
J'ai une approche très rationnelle. J'ai une famille et je ne peux pas me permettre de dépenser sans compter pour enregistrer des disques. Je fixe un budget, généralement équivalent au prix d'une petite voiture, puis je me donne environ deux ans pour le reconstituer. Les ventes de disques sont devenues anecdotiques. Aujourd'hui, je compense essentiellement grâce aux droits d'auteur et aux droits d’interprètes. Nous avons la chance d'être régulièrement diffusés sur des radios belges, britanniques ou allemandes. Cela me permet de maintenir un équilibre économique.

Pascal Bechoux :
Qu'est-ce que tu dirais aujourd'hui au Jérôme du début de carrière ?

Jérôme Didelot :
Je lui dirais qu'il n'a pas compris assez tôt que la scène est un métier différent. Au début, je pensais que si les chansons étaient bonnes, il suffisait de les jouer. J'ai mis presque dix ans à comprendre qu'un concert demande autre chose. Une fois le disque terminé, il faut tout recommencer à zéro. Il faut habiter les morceaux, les transformer, parfois les simplifier, parfois les enrichir. J'ai compris cela trop tard.

Pascal Bechoux :
Au niveau de la composition, qu'est-ce qui t'inspire ?

Jérôme Didelot :
Je me suis rendu compte d'une chose : je n'écoute pratiquement jamais de musique lorsque j'écris des chansons. Je m'assois devant un piano ou une guitare et j'attends. Parfois, il ne se passe rien. Parfois, quelque chose arrive. Je n'essaie jamais consciemment d'écrire « comme » quelqu'un. La chanson doit exister avant tout. Ce n'est qu'ensuite que je réfléchis à la manière de la mettre en valeur.

Pascal Bechoux :
En dehors de la musique, as-tu d'autres passions ?

Jérôme Didelot :
Je vais faire un aveu un peu inavouable : je passe énormément de temps à regarder des matchs de football.

Pascal Bechoux :
Tu es supporter d'un club en particulier ?

Jérôme Didelot :
Pas vraiment. J'ai emmené mon fils voir Arsenal pour ses seize ans parce qu'il adore ce club, et moi aussi j'ai toujours eu une affection particulière pour cette équipe depuis Arsène Wenger. Mais je ne suis pas un supporter fanatique. J'aime surtout ce côté univers parallèle avec ses enjeux, même si, au fond, ce ne sont que des enjeux sportifs.

Pascal Bechoux :
Merci beaucoup Jérôme. Au revoir, à bientôt et pourquoi pas pour la sortie du prochain album !

Jérôme Didelot :
Merci Pascal. A bientôt !

 

Copyright © 2026 L'Accord Parfait. Tous droits réservés.